
Ce jour-là était un dimanche comme les autres, ou presque à Léopoldville, capitale du Congo-belge.
Un meeting politique annulé dans la confusion, une sortie agitée d’un match de football, un commissaire de police peu expérimenté et des coups de feu…sont à la base d’une émeute explosive. Tous les blancs sont ciblés, il faut les attaquer et, l’émeute se transforme en soulèvement d’au moins 200.000 Congolais prêts à prendre d’assaut la ville blanche en scandant : dipanda (indépendance).
La répression est sanglante : officiellement, plusieurs dizaines de morts. En réalité, on dénombre entre 250 et 500 morts.
Malgré la promesse du roi Baudouin, quelques jours plus tard, de « mener le Congo à l’indépendance », c’est le temps des grandes ruptures au Congo belge…
Cette situation couvait depuis longtemps déjà mais le pouvoir colonial était loin de s’en apercevoir.
Ainsi, ce 4 janvier-là, quelques jours seulement après le Nouvel An, Léopoldville se réveille tranquillement. Le parti dominant dans la capitale, l’Abako (Alliance des Bakongo de Joseph Kasa-Vubu, futur président) organise un meeting sur fond de retour au pays d’un de ses dirigeants qui venait de prendre part au congrès panafricain d’Accra (Ghana), avec deux autres leaders politiques dont Patrice Lumumba, futur premier ministre.
Les assises de la capitale ghanéenne recommandent que les pays d’Afrique noire soient tous indépendants en 1960.
Dans un premier temps, le bourgmestre de Léopoldville, Jean Tordeur annule le meeting de l’ABAKO mais il est trop tard lorsqu’il l’autorise, les militants du parti de Kasa-vubu, très nombreux, s’étant déjà installés dans un espace clos de l’actuel quartier Matonge où ils attendent, impatients, l’arrivée des orateurs.
Un membre de l’ABAKO, Alfred Yongolo, présent dans la salle rapporte que « les gens étaient énervés ». » À un moment donné, poursuit-il, on voit venir Kasa-Vubu qui dit à la foule : « le meeting n’aura pas lieu, parce qu’il a été interdit. Mais je vous demande d’avoir foi en l’indépendance. Gardez votre calme. Vive l’indépendance ! », pendant que la foule reprenait en écho : « Vive l’indépendance ! »
« Finalement, on entend des crépitements d’armes à l’extérieur. Tout le monde se demande : « C’est quoi, ça ? » C’étaient des policiers qui avaient tiré en l’air ! Et tout s’emballe… ».
La foule commence à sortir, et des militants crient « Kasa Vubu, roi ! »
À quelques dizaines de mètres de là, quelques minutes plus tôt, les supporters d’un club de football sortent du stade voisin, énervés par la défaite de leur équipe favorite.
C’est la confusion. Un commissaire de police prend peur, sort son arme et tire en l’air. La foule surexcitée, réagit aussitôt. Le commissaire est tabassé pendant qu’une jeep de la police est renversée. On y met le feu et les policiers commencent à tirer.
Les militants de l’Abako affolés après avoir entendu les coups de feu, continuent à sortir.
C’est l’explosion, lorsqu’ils voient des victimes par terre.
Le journaliste Mwissa Camus, en reportage ce jour-là au meeting raconte : « C’était inimaginable ! Personne, ni du côté européen, ni du côté congolais, ne pouvait imaginer cette explosion subite. Parce qu’avec la manière dont nous avons été encadrés, disciplinés par la colonisation belge, on ne pouvait pas imaginer qu’un jour, un noir commence à incendier des magasins, à brûler les stations d’essence et à incendier des voitures. C’était spontané. Personne ne s’attendait à ça, à cette explosion subite. C’était impensable ! ».
La foule commence les pillages dans les magasins du quartier tenus par des Portugais. Certains commerçants tirent sur les pillards. Les émeutiers s’en prennent ensuite, selon les mots de Mwissa Camus, « à tout ce qui était symbole de la domination blanche » : les postes de police, les églises, les écoles, les pompes à essence, les magasins et entrepôts, en criant « Indépendance, dipanda ! ».
Des prêtres blancs sont tabassés. Des Européens en voiture rentrent d’une matinée au club sportif : ils sont frappés, y compris les femmes et les enfants, les voitures sont incendiées. La police est débordée, la foule grossit, la ville se soulève, littéralement.
Léopoldville compte 400.000 habitants : 200.000 d’entre eux se dirigent vers la ville blanche. La police fait alors barrage au no man’s land (la « zone verte ») qui sépare la cité noire et la ville européenne : tirs de gaz lacrymogènes, première salve à blanc, ce qui fait croire à certains émeutiers qu’ils sont invincibles, ensuite tirs à balles réelles.
À 17 heures, les paras de la Force publique, l’armée congolaise, se déploient pour protéger la ville blanche. La nuit tombe sur Léopoldville, c’est le couvre-feu. L’armée rentre dans la cité noire pour la ratisser, mais les pillages vont continuer toute la nuit. Le bilan est lourd : une cinquantaine de morts, officiellement. Il y a en réalité, d’après plusieurs sources crédibles, entre 250 et 500 morts, avec des enterrements à la sauvette.
Le lendemain, c’est le choc, la stupeur. La cité noire est dévastée. Les Congolais qui viennent travailler sont filtrés aux barrages de l’armée. Les paras belges eux-mêmes sont déployés le lendemain matin, c’est une première dans la colonie !
Il faudra trois jours pour ramener le calme dans la cité noire. Les troubles s’étendent à d’autres villes du Congo… Les leaders de l’Abako sont arrêtés, d’autres entrent en clandestinité avant de se constituer prisonniers quelques jours plus tard, alors qu’ils n’ont jamais mis d’huile sur le feu et ont été tout sauf des fauteurs de troubles.
Des Belges se mettent en uniforme militaire, même sur les lieux de travail. Ils forment rapidement un corps de 1000 « volontaires européens », des paramilitaires, en parlant ouvertement d’une possible « guerre coloniale.
Valentin kabandanyi Kalenga





